Punch-Drunk Love

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Il y a définitivement un sentiment de rupture entre les précédents projets de Paul Thomas Anderson (Boogie NightsMagnolia) et Punch-Drunk Love, tant dans la forme que dans le ton. Un peu plus de trois ans après son dernier film, le réalisateur américain propose une comédie romantique que plusieurs croyaient être une blague au départ. Pendant la promotion de Magnolia, un journaliste demande en effet au réalisateur avec quel acteur il aimerait travailler dans le futur, et Anderson lui répond sans hésitation Adam Sandler et Daniel Day-Lewis. Le journaliste a alors de la difficulté à garder son sérieux, et on peut le comprendre, puisque ce sont deux acteurs dont la carrière est aux antipodes. Toutefois, le réalisateur ne s’est jamais caché du fait qu’il conçoit d’abord et avant tout ses films en écrivant des personnages pour les acteurs avec qui il veut travailler, puis en élaborant une histoire autour d’eux. Punch-Drunk Love prend donc tout le monde par surprise à sa sortie, surtout lorsqu’il est sélectionné au prestigieux Festival de Cannes, où Anderson remportera d’ailleurs le prix de la meilleure réalisation.

Alors que le réalisateur nous avait habitués à une trame narrative aux proportions épiques et à une multitude de personnages, il nous propose cette fois tout le contraire pour son quatrième long métrage. Le film raconte l’histoire de Barry Egan (Sandler), un jeune entrepreneur introverti, sujet aux accès de colère ponctuels. On constate rapidement que Barry se sent seul depuis très longtemps. Il a grandi avec sept sœurs (qui semblent toutes vouloir gérer la vie de leur frère), il est célibataire depuis bien trop longtemps, et il n’a personne vers qui se tourner pour trouver du réconfort. Il ne cherche qu’à trouver quelqu’un avec qui parler, mais toutes ses tentatives échouent lamentablement, comme lorsqu’il demande le numéro d’un psychologue à son beau-frère (qui trahira sa confiance en mentionnant sa détresse à l’une de ses sœurs), ou encore en appelant Georgia, une femme qui travaille pour une ligne érotique supposément anonyme, et qui finira par extorquer Barry. Sa rencontre avec Lena (Emily Watson), une collègue de sa sœur Elizabeth (Mary Lynn Rajskub), viendra enfin lui redonner espoir, mais Barry sait qu’il devra faire face à ses problèmes s’il espère pouvoir vivre une relation saine avec elle.

J’ai l’impression que les qualités de Punch-Drunk Love ont un peu été éclipsées par la réputation de Sandler et par le changement de direction d’Anderson. Les deux publics cibles du film ont probablement été déboutés, ce qui explique peut-être pourquoi le film a très peu rayonné à l’époque. Les amateurs des comédies de Sandler, d’abord, se sont retrouvés dans un film complètement différent de ce à quoi ils s’attendaient. Je me souviens d’ailleurs, quand j’avais 11 ou 12 ans, avoir loué ce film pour pouvoir justement visionner le nouveau « Adam Sandler », et avoir été grandement déçu parce qu’on était bien loin de Mr. Deeds. Je ne suis probablement pas le seul à avoir été dans cette situation, d’autant plus que le film n’est pas aussi accessible qu’on pourrait croire. Puis, il y a les amateurs d’Anderson, qui sont assurément restés sur leur faim avec ce film décidément plus sobre, posé, et en l’apparence moins profond que Magnolia. Vu plusieurs années plus tard, et en faisant abstraction de l’aspect promotionnel derrière le film, on peut pleinement en apprécier la qualité, et constater qu’il n’est peut-être pas si différent, dans ses thématiques du moins, des autres films d’Anderson. La Collection Criterion a même décidé d’acquérir les droits de distribution du film en 2016, et il s’agit du seul film du réalisateur américain à faire partie de la Collection. Pas mal, pour un film « d’Adam Sandler »!

Mon deuxième visionnement est assurément plus concluant que mon premier, au sens où je suis plus mature tant psychologiquement que cinématographiquement, mais ce qui m’a frappé est à quel point c’est un film très « de son temps » tout en étant avant-gardiste. De son temps, car il présente une histoire d’amour atypique (du moins pour le cinéma) mettant de l’avant un certain mal-être qui semblait gagner de plus en plus les jeunes adultes au début des années 2000. Il est comparable au courant que l’on observe en ce moment au cinéma, caractérisé par une représentation du « millenial ennui« , et qui, dans les deux cas, abordent avec mélancolie et tristesse des facettes ternies de nos vies quotidiennes, une certaine désillusion des choses que l’on devrait tenir pour acquises. C’est un témoignage criant de solitude et, surtout, un appel à l’aide.

Mais j’ai également trouvé Punch-Drunk Love avant-gardiste dans sa représentation des problèmes de santé mentale, sujet de moins en moins tabou de nos jours. Je ne suis pas un expert en la matière, mais Barry semble avoir une personnalité bipolaire, toujours sur la mince ligne entre la timidité et les éruptions de colère, qui le poussent à détruire les toilettes d’un restaurant, fracasser les baies vitrées du salon de sa sœur ou encore frapper le mur de son bureau. On comprend évidemment que toute cette frustration vient du fait qu’il n’est jamais capable de s’émanciper, ses sœurs le rabaissant toujours en racontant des histoires humiliantes à son sujet, son entreprise ne parvenant jamais vraiment à s’établir, la confiance qu’il a en les autres étant constamment trahie, etc. C’est pourquoi il voit en Lena (et en un harmonium, sorte de petit orgue trouvé au hasard dans la rue) son exutoire, le moyen de finalement s’affranchir de tout et de reprendre le contrôle de sa vie. Lena ne fait que bien peu, au final : elle l’approche sans jugement, l’accepte comme il est, et le laisse faire ce qu’il veut, sans jamais questionner ses choix (parfois douteux, comme celui d’acheter pour 3 000$ de pudding afin d’obtenir des crédits voyage). C’est tout ce dont Barry a besoin, mais qui pourtant lui a cruellement échappé jusqu’à présent. J’y vois une certaine continuité entre Magnolia et Punch-Drunk Love au sens où le message intrinsèque est celui que le passé forge qui l’on devient. S’il avait grandi dans un contexte différent, Barry aurait certainement eu beaucoup moins de difficulté à s’affirmer, ce qui aurait aussi probablement réduit ou anéanti sa personnalité colérique, refoulée depuis de nombreuses années. Anderson n’est pas le premier à aborder les problèmes de santé mentale ou même le harcèlement psychologique, mais il le fait avec nuances et sensibilité, ce que même des films d’aujourd’hui ont de la difficulté à faire.

Pour autant que j’aie aimé la profondeur du scénario, ma principale critique réside dans le fait qu’Anderson exploite moins bien que dans ses autres films ce qui fait sa force : la conception des personnages. Il est évident qu’il a voulu rendre hommage à Sandler en démontrant à Hollywood qu’il est un bon acteur, et en ce sens l’objectif est atteint. C’est le type de films qui demandent à ce qu’il soit présent dans tous les plans ou presque (contrairement à Magnolia, où plus d’une dizaine de personnages se partagent l’écran), et Barry est définitivement le plus intéressant des protagonistes. Toutefois, les autres sont beaucoup moins fascinants à suivre, tristement, à commencer par Lena, à mon avis sous-exploitée. J’ai trouvé le personnage (et non son interprétation) plutôt terne, réduite en quelque sorte au love interest de Barry. Elle est très charmante, mais ce charme provient davantage de la performance de Watson, et non du personnage tel qu’imaginé. De même, Dean Trumbell (Philip Seymour Hoffman), l’antagoniste du film, est très peu utilisé, ce qui diminue en quelque sorte l’effet désiré à l’apogée du récit. La performance d’Hoffman n’est pas mauvaise, mais elle n’est pas à la hauteur de son talent, lui qui à l’époque était caractérisé comme le personnage de soutien par excellence. En fait, le seul autre personnage intéressant est Elizabeth, cette sœur intransigeante, mais elle est finalement aussi très peu présente.

Anderson joue beaucoup plus avec la forme qu’auparavant ici. La palette de couleurs froides est très exploitée à travers de nombreux effets visuels et quelques œuvres de l’artiste Jeremy Blake. La saturation de l’image et les nombreux éclats de lumière contribuent à créer une ambiance rêveuse, un état quasi euphorique (comme un léger état d’ivresse, référencé dans le titre notamment). Toutefois, l’atmosphère est très anxiogène, probablement pour refléter l’état d’esprit de Barry. Les bruits et la musique sont omniprésents, ce qui peut devenir lourd à la longue. C’est voulu, évidemment, mais certains pourraient avoir de la difficulté à visionner le film pour cette raison. Le compositeur Jon Brion nous propose une excellente trame sonore originale, et vous y découvrirez probablement la chanson ‘He Needs Me‘, entendue pour la première fois dans Popeye de Robert Altman.

On comprend pourquoi Anderson avait besoin de revenir à la base, surtout avec les nombreux problèmes de tournage qu’a occasionnés Magnolia. S’il n’est toutefois pas à la hauteur de ses deux précédents films, Punch-Drunk Love est une belle étude de personnage (au singulier) et une histoire amoureuse atypique plus profonde qu’elle ne paraît. Il plaira assurément aux amateurs de comédies dramatiques bien que j’aie de la difficulté à identifier son public cible. Il demeure tout de même un film unique aux qualités indéniables, qui prouve qu’Adam Sandler est également capable de livrer une bonne performance dramatique.

Fait partie de la Collection Criterion (#843).

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