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Samuel Fuller est en voie de devenir l’un de mes réalisateurs favoris. Alors que je n’avais jamais entendu parler de lui, j’ai découvert deux de ses films grâce à Criterion : Shock Corridor et The Naked Kiss. Tous deux se sont avérés être des surprises de taille, alliant mélodrame, avant-gardisme et scènes inusitées que peut-être seul Tarantino est parvenu à mieux exécuter que lui. Connu d’abord pour ses scénarios et ses pulp novels (des romans à 10 cents), Fuller arrive au cinéma en faisant des westerns, avant de se tourner dans les années 1960 vers les néo-noirs et les enquêtes policières. Les deux films précédemment mentionnés feront sa renommée et l’établiront comme l’un des réalisateurs de série B les plus influents.

The Naked Kiss s’ouvre d’une façon assez peu orthodoxe, alors qu’on voit une prostituée nommée Kelly (Constance Towers) attaquer sauvagement l’homme que l’on devine être son proxénète. La scène est assez violente, alors que Kelly n’hésite pas à tout détruire l’appartement où elle se trouve. Puis, sans crier gare, le proxénète lui tire sur les cheveux et révèle sa tête, complètement chauve. Redoublant d’ardeur, elle tabasse l’homme, puis lui prend 75$ (parmi une somme beaucoup plus élevée), et quitte la pièce. Le générique d’introduction se déroule alors que Kelly replace sa perruque et ajuste son maquillage. Il va sans dire que c’est l’une des scènes d’ouverture les plus inusitées de l’histoire du cinéma, que Fuller avouera avoir voulu faire comme un grand titre sensationnaliste de journal, une introduction marquante qui nous donne envie de lire l’article. Pari réussi!

Ce n’est que par la suite qu’il nous livre une histoire qui semble assez traditionnelle, du moins au départ. Kelly, voulant refaire sa vie, quitte pour devenir vendeuse itinérante dans une petite ville américaine. En arrivant à Grantville, elle fait la connaissance de Griff (Anthony Eisley), un capitaine de police proxénète à ses heures, qui couche avec Kelly avant de lui conseiller d’aller travailler au bar de stripteaseuses de Candy (Virginia Grey). Refusant l’invitation, elle se trouve une chambre chez Miss Josephine (Betty Bronson) et va travailler comme infirmière dans une clinique pour enfants handicapés. Par la force des choses, elle apprend que Grant (Michael Dante), l’homme riche qui donne son nom à la ville, revient de ses vacances en Italie. Après quelques rencontres, Kelly et Grant tombent amoureux, et décident de se marier très prochainement.

Si toutes ces situations sont assez classiques, c’est ensuite que les choses deviennent étranges. Sans entrer dans les détails, plusieurs des situations qui sont présentées dans The Naked Kiss nous semblent en avance sur leur temps, du moins au cinéma. Ainsi, les thèmes de l’avortement (ou du moins de grossesses non planifiée), de la pédophilie, de la prostitution et des handicaps sont abordés. Évidemment, on comprend que le film n’était pas destiné à un auditoire de masse et qu’il n’aurait jamais été accepté par l’un des gros studios hollywoodiens. On comprend toutefois que ces thèmes, peu abordés dans le divertissement, se discutaient vraisemblablement au quotidien.

Outre ces thématiques, ce sont également les situations qui nous prennent par surprise. Il y a beaucoup d’aspects inusités dans The Naked Kiss. Il y a notamment le mari de Miss Josephine, Charlie, qui n’est en fait qu’un mannequin portant un habit militaire, mais à qui Josephine et Kelly parlent comme s’il était une vraie personne (il est d’ailleurs dans les crédits au début du film). Ou encore le bar de stripteaseuses, dirigé par Candy, et dont les « serveuses » sont appelées ses « Bonbons ». Il y a également une abondance de référence à des éléments classiques, que ce soit de la musique ou des ouvrages. Beethoven est surreprésenté, tout comme Goethe, que tout le monde prononce de façon erronée. Parlant de musique, il y a une scène mémorable et malaisante d’une chorale d’enfants handicapés qui, si elle est relativement touchante, dure beaucoup trop longtemps. Bref, vous devinez que The Naked Kiss n’est pas un film typique.

Le film recèle de ces éléments kitch, clichés, dignes de The Young and the Restless, mais qui sont tellement assumés qu’on y adhère instantanément. Je l’ai mentionné précédemment, mais il m’a beaucoup fait penser aux films de Tarantino, spécialement Pulp Fiction (évidemment). Tout est éclaté, et pourtant tout a du sens. Le film ralentit un peu vers la fin, mais on ne reste pas indifférent à The Naked Kiss. Ce film, et l’œuvre de Fuller en général, est parfois considéré comme une source d’inspiration de la Nouvelle Vague, concordant avec la politique des auteurs élaborée par les Cahiers du Cinéma. Fuller jouera d’ailleurs dans Pierrot le fou de Godard.

Le film n’est pas parfait, loin de là. Ce n’est pas un film qui nous fait vivre tant d’émotions, et les performances, outre celle de Constance Towers, ne sont pas incroyables. Fuller est reconnu pour employer des acteurs très peu connus, et qui sont demeurés des relatifs inconnus par la suite. Qu’importe, c’est un film qui ne vous laissera pas indifférent et qui, je crois, vous donnera assurément envie de découvrir l’œuvre de Samuel Fuller.

Fait partie de la Collection Criterion (#18).

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