The Last Command

Réalisation
Année(s)
Distribution , , , , , ,
Genre(s) ,
Distinction(s)
Liste(s) ,

Auteur(s):

La transition entre le cinéma muet et parlant, si elle symbolise indubitablement le progrès technologique d’une industrie en perte de vitesse à l’époque, a causé la perte de plusieurs acteurs et actrices qui n’ont pas pu (ou su) s’adapter. Tel est le cas d’Emil Jannings, cet acteur austère né en Suisse qui n’aura finalement fait qu’un bref passage de trois ans à Hollywood avant de retourner en Allemagne jouer dans plusieurs films de propagande nazie. C’est qu’en fait Jannings avait un accent très prononcé, et donc il lui était impossible de jouer de façon convaincante en anglais. Toutefois, deux de ses films américains le feront entrer dans la postérité. Il s’agit de The Way of All Flesh (film perdu de Victor Fleming) et The Last Command de Josef von Sternberg. Premier récipiendaire de l’Oscar du meilleur acteur de l’histoire de la cérémonie pour ces deux films (à une époque où on pouvait être en nomination pour plus d’un film à la fois), le destin voudra qu’il quitte l’Amérique en 1929 avec son prix en mains, pour finalement ne jamais revenir.

On pourrait tisser des parallèles entre l’arrivée de Jannings à Hollywood et celle de son personnage du Grand Duc Sergius Alexander. Ancien général de l’armée Impériale Russe et cousin du tsar, le film raconte comment il s’est retrouvé, au lendemain de la révolution d’Octobre, à devoir quitter sa contrée natale pour venir s’établir à Hollywood. Dans la capitale mondiale du cinéma, il change son nom pour Dolgorucki, et tente sa chance comme figurant. Sans le savoir, il est embauché pour jouer dans le film du réalisateur Lev Andreyev (William Powell), lui aussi un exilé russe, mais qui faisait partie des révolutionnaires ayant été torturé par le Grand Duc à l’époque.

On peut tout de suite imaginer que la rencontre entre les deux personnages s’annonce tragique. Toutefois, le film est en quelque sorte un long retour en arrière qui sert à contextualiser cette fatidique rencontre. On passe beaucoup plus de temps à montrer le soulèvement populaire contre l’aristocratie russe, ainsi que la relation particulière entre le Duc et Natalie (Evelyn Brent), elle aussi révolutionnaire, mais forcée de devenir sa compagne. On voit donc comment le puissant Duc en viendra à être disgracié, et, surtout, comment il est parvenu à fuir jusqu’en Amérique.

Le film doit beaucoup à Jannings et son interprétation touchante du Duc. En fait, il joue en quelque sorte deux personnages. Le puissant général russe de la fin des années 1910, d’abord, qui impose sa prestance sur ses subalternes, puis l’homme âgé et défait de la fin des années 1920, vulnérable mais fier. C’est dans ce second « personnage » que Jannings laisse transparaître l’étendue de son talent. Lorsqu’on l’accepte comme figurant, on l’informe qu’il jouera le rôle d’un général russe. Ayant conservé ses médailles et insignes de son propre temps dans l’armée, il les ajoutera à son costume pour le rendre plus réaliste. On constate toutefois que ce rôle représente bien plus aux yeux du Duc qu’un simple rôle. C’est en quelque sorte le véritable achèvement de sa carrière militaire, qui s’est terminée dans la honte et l’humiliation aux mains des révolutionnaires. Lorsqu’on fait partie de l’aristocratie et qu’en une décennie on est réduit à une vie de simple citoyen, cela laisse des traces indélébiles. Il se fait difficilement à sa nouvelle réalité, en plus d’être constamment nargué par les autres acteurs avec qui il joue. Cette vulnérabilité est tout simplement touchante, et on ne peut s’empêcher d’être sympathique envers ce personnage qui, en théorie, est un anti-héros.

Outre l’interprétation inspirée de Jannings, c’est le scénario de Lajos Biró qui fait la force de The Last Command. Certes, si le retour en arrière vient avec certaines longueurs, l’attente en vaut la peine, puisque la scène finale du film est terriblement touchante. Sans qu’on s’y attende, on nous donne tous les éléments pour pleinement comprendre l’impact de cette scène pour le personnage du Duc, rendant la finale grandement pertinente et méritée. Si c’est Underworld, un autre film de von Sternberg, qui remportera l’Oscar du meilleur scénario original, on doit admettre que The Last Command aspire lui aussi aux grands honneurs.

Avec du recul, ce film nous donne un aperçu à la fois d’une société aristocratique révolue et de l’âge d’or hollywoodien. Von Sternberg forge un récit intemporel solide qui s’avère pertinent encore aujourd’hui. Avec sa structure devenue le standard de tout film biographique, The Last Command s’apprécie comme une étude de personnage bien ficelée. On s’attriste presque que Jannings n’ait pas fait d’autres films américains, mais quand on se rappelle ses allégeances politiques, on se dit que c’est peut-être mieux ainsi.

Fait partie de la Collection Criterion (#530).

Laissez un commentaire