Great Expectations (1946)

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Charles Dickens est l’un des auteurs britanniques les plus lus au monde. Plusieurs de ses romans ont été adaptés au grand écran, dont A Christmas Carol, David Copperfield et A Tale of Two Cities. David Lean est derrière deux des meilleures adaptations de Dickens : Great Expectations et Oliver Twist, tous deux sortis au milieu des années 1940. S’ils ont chacun à leur façon marqué leur époque, il est indéniable qu’ils ont élevé les standards de production pour les adaptations futures. Pour ce premier film d’un programme double présenté par la Collection Criterion, Great Expectations s’avérera un pivot pour le célèbre réalisateur, au même titre que Brief Encounter, sorti lui aussi en 1946.

Même si le scénario prend quelques libertés par rapport au roman d’origine, on y retrouve néanmoins l’essentiel. On suit Pip (Anthony Wager, mais joué par John Mills à l’âge adulte), un jeune orphelin vivant chez sa sœur et son mari, qui voit sa vie chamboulée quand il rencontre un évadé de prison dans un cimetière et qu’il aidera à contrecœur. Quelques temps après cet événement, il tisse une certaine amitié avec Miss Havisham (Martita Hunt) et sa fille adoptive Estella (Jean Simmons, mais jouée par Valerie Hobson à l’âge adulte). C’est le premier contact de Pip, issu de la classe ouvrière, avec l’aristocratie britannique. Son souhait le plus cher, à ce moment, est d’un jour pouvoir devenir un gentleman et quitter la campagne pour de bon.

Son souhait sera exhaussé à l’âge de 20 ans, alors qu’un mystérieux bénéficiaire s’offre pour lui donner de l’argent et joindre les quartiers huppés de Londres. Il apprend la nouvelle de Mr. Jaggers (Francis L. Sullivan), qui se porte garant de s’assurer qu’il s’y installe bien. Pip partagera son logement avec un autre jeune bourgeois, Herbert (Alec Guinness, dans son premier grand rôle au cinéma), et les deux feront la pluie et le beau temps, organisant soirées mondaines et accumulant d’importantes dettes. La vie des gens riches, quoi! Le reste de l’histoire, sans trop entrer dans les détails, concerne le retour de cet étrange pourvoyeur, et la quête de Pip et Herbert pour tenter de le faire sortir de Londres, puisqu’il est recherché des autorités.

Adapter un roman au grand écran n’est pas toujours évident. La littérature est une question de ton et de style, alors que le cinéma repose sur des éléments de structure et d’histoire. Ces deux médiums ne sont pas toujours compatibles. Toutefois, on a souvent dit de Dickens, en bien ou en mal, qu’il crée beaucoup de liens entre ses personnages, tout en ayant un style d’écriture assez télégraphique, droit au but. Son matériel se prête donc bien à une transposition au cinéma, et cela paraît dans Great Expectations.

Les adaptations sont en plusieurs points comparables aux films biographiques. On a un bon bassin de personnes qui connaissent – et apprécient – le matériel d’origine ou la figure historique, mais c’est un public qui est également très critique face au résultat final, et à toutes libertés que la production oserait prendre. Lean, en se basant sur la pièce de 1939 que Guinness avait adaptée, prend certainement des raccourcis. Le roman substantiel de Dickens serait en effet très difficile à transformer en un film de moins de deux heures, mais pourtant Lean et son équipe y parviennent brillamment, en allant à l’essence du récit : la confrontation des classes sociales et l’amour impossible. Oui, Lean y est allé d’une fin plus joyeuse que dans le récit (qui voudrait d’une histoire tragique au lendemain de la Seconde Guerre mondiale?) Il pourrait déplaire à un public aguerri, mais pour le simple spectateur qui ne connait pas suffisamment le récit d’origine (tel est mon cas), cela fait du bon cinéma.

L’un des aspects marquants du film est assurément le visuel ; la cinématographie et les décors tous deux primés aux Oscars. La scène d’ouverture, comme plusieurs autres, est tout simplement sublime : une silhouette au loin sur une langue de terre surplombant un marais se rapproche de la caméra et se dirige dans un cimetière digne d’un film d’horreur, le tout dans un plan quasi-continu. La perspective forcée appliquée à l’église en arrière-plan, beaucoup plus petite en réalité qu’à l’écran, est digne des meilleures utilisations de cette technique d’effets spéciaux (abondamment utilisée dans la trilogie The Lord of the Rings). Il y a aussi la maison de Miss Havisham, qui ressemble en plusieurs points au château de la Bête dans La Belle et la Bête (étrangement sorti la même année), et les nombreux jeux de lumière employés dans cette production en noir et blanc sont à la fois imaginatifs et très angoissants. On rappelle que nous ne sommes pas dans un film d’horreur, mais bien dans un film « familial ». Les décors contribuent beaucoup à cet aspect gothique, et s’inscrivent dans un style expressionniste (toutefois plus affirmé dans Oliver Twist).

La distribution est elle aussi assez accomplie, passant d’un John Mills niais et expressif à la déprime de Hunt, qui réussit à perfection sa représentation de Miss Havisham. Alec Guinness n’en est qu’à ses débuts, mais parvient à insuffler une personnalité à un Pocket, qui aurait très bien pu être oubliable. Toutes leurs performances sont à mi-chemin entre le théâtre et le film d’époque, et parviennent à recréer l’ambiance bourgeoise du Londres victorien sans trop se perdre dans un vieil anglais qui aurait rapidement pu devenir incompréhensible.

Great Expectations est probablement l’une des meilleures adaptations d’un roman de Dickens, et assurément la meilleure de cette histoire précise (bien que la version de Cuarón s’en approche). Je crois toutefois qu’il faut garder un focus constant pour bien suivre toutes les histoires et bien comprendre qui sont les personnages. C’est le genre de film qui récompensera l’attention qu’on lui porte, mais qui peut s’avérer ennuyant et incompréhensible si on se perd dans nos pensées. Lean est, avec ce film, à mi-chemin entre ses récits intimistes des années 1940 et ses films épiques des années 1950 et 1960. Si le crédit peut être attribué à l’histoire intemporelle de Dickens, force est d’admettre qu’il a su gérer son équipe à perfection pour rendre ce roman accessible et appréciable.

Fait partie de la Collection Criterion (#31).

Fait partie des 1001 films à voir avant de mourir.

1 commentaire

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