Reservoir Dogs

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Rares sont les réalisateurs qui ont vu leur premier film s’inscrire durablement dans l’histoire du cinéma. Les meilleurs exemples sont possiblement Orson Welles (Citizen Kane), Sydney Lumet (12 Angry Men), François Truffaut (Les 400 coups) ou encore Jean-Luc Godard (À bout de souffle). Pour beaucoup d’autres, ce fameux premier film démontre de belles choses, que ce soit le style qui dictera le reste d’une carrière ou l’aspect novateur du récit, sans toutefois faire grande impression à sa sortie. On peut penser à Brick de Rian Johnson ou Bottle Rocket de Wes Anderson. Pour la plupart, toutefois, on remarque que ce n’est qu’après le second, voire le troisième film, qu’un réalisateur parvient à trouver son créneau (pensons à Steven Spielberg, Francis Ford Coppola ou Martin Scorsese). Reservoir Dogs se situe à mi-chemin entre la première et la seconde catégorie. Aidé par le Sundance Institute, le premier projet de Quentin Tarantino n’a pas fait courir les foules à sa sortie, mais a connu un bon succès critique et, surtout, a obtenu depuis le statut de film culte. C’est assurément avec le succès que connaîtra Pulp Fiction deux ans plus tard que les cinéphiles se sont rués sur le précédent projet du réalisateur, et ce n’est qu’alors que le grand public a pu constater le génie d’un jeune homme qui fera sa marque sur l’histoire du cinéma.

Qu’est-ce qui en fait un film si novateur pour l’époque? Commençons par son scénario, qui montre dès lors les talents de Tarantino pour raconter une histoire. On dénote trois aspects qui font depuis la renommée du réalisateur : un fil narratif déconstruit, des dialogues soignés et la façon dont il parvient à créer de la tension à l’intérieur de scènes clés. Si Pulp Fiction est probablement le meilleur film pour observer ce premier concept, on ressent déjà  avec Reservoir Dogs le désir de se détacher de la linéarité de la majorité des productions cinématographiques de l’époque.

Nous suivons ici six criminels aux alias différents qui doivent braquer une bijouterie pour récupérer des diamants au profit de Joe (Lawrence Tierney), un mafieux notoire. Toutefois, nous ne verrons jamais le braquage en question, du moins pas dans son intégralité. Après une scène d’introduction où le groupe discute de tout et de rien, nous sautons promptement dans les résultantes du coup (en partie manqué). Mr. Orange (Tim Roth) est mourant et saigne abondamment sur le siège arrière de la voiture de Mr. White (Harvey Keitel). Les deux retraitent vers la cache du groupe, un hangar désaffecté, et attendent le retour des survivants. Mr. Brown (Tarantino lui-même) et Mr. Blue (Edward Bunker) sont morts, alors que Mr. Pink (Steve Buscemi) et Mr. Blonde (Michael Madsen) se font attendre. On comprend que le coup est un échec en raison du fait qu’il y a parmi eux une taupe, qui aurait averti la police du braquage avant même qu’il n’ait lieu. On est alors plongé dans un huis clos angoissant entrecoupé de vignettes présentant chacun des personnages, et qui permettent d’en apprendre plus sur Joe et sur son fils Eddie (Chris Penn). Chacun, suspicieux les uns des autres, tente alors de trouver le traître dans la bande, alors que Mr. Orange se vide de son sang et qu’un policier (Kirk Baltz), pris en otage par Mr. Blonde, assiste impuissant à la scène.

Bien que cet entrecroisement entre l’avant et l’après braquage ne soit pas à proprement dit novateur, il se dégage un vent de fraîcheur dans la façon dont est présenté le récit. Il reprend en ce sens davantage la construction du roman (qui jouit d’une certaine liberté) que celle du film, habituellement très codifiée. Ce va-et-vient est fluide, bien qu’il y ait un léger ralentissement dans la seconde moitié du film. Le tout est enrobé de dialogues à la fois authentiques et scriptés. Je m’explique.

La première scène est très représentative de cette contradiction. Le groupe, assis dans un restaurant, discute de la chanson « Like a Virgin » de Madonna et de l’importance (ou non) de donner du pourboire aux serveuses. Cette scène ne fait aucunement avancer l’histoire, mais contribue à donner une saveur au film, une identité. Elle nous semble crédible, car on s’imagine que ce type de conversation peut se dérouler dans la vraie vie, même si on sent la plume de Tarantino derrière chacun des dialogues. Il aime que ses personnages aient l’air cool, ce qui transparaît dans leur prose, donnant lieu à de très beaux one-liners. C’est une dynamique qu’il a instaurée dans chacun de ses films, du « Royale with Cheese » de Pulp Fiction au « D-J-A-N-G-O. The D is silent » de Django Unchained. Ce dialogue contemporain contribue à créer une ambiance assez rare dans les grosses productions hollywoodiennes, mais beaucoup plus fréquente dans le cinéma de genre et les films de série-B (influence notable selon le réalisateur). Mais, avouons-le, personne ne parle comme les personnages d’un film de Tarantino.

Cette ambiance contribue de plus à établir une tension inhérente au récit, un aspect dont Tarantino est devenu maître avec les années. Avec sa réalisation habile et le temps qu’il met à construire ses scènes, il crée une certaine attente pour le spectateur, qui anticipe avec impatience un explosif et inévitable bain de sang. Il a ce talent de créer ce que j’appelle des « moments de cinéma », c’est-à-dire des scènes devenues iconiques dans l’histoire du cinéma. C’est évidemment un critère très subjectif, mais Tarantino parvient mieux que beaucoup d’autres réalisateurs importants à élaborer des scènes mémorables dans ses films. Dans Reservoir Dogs, c’est assurément la torture du policier par Mr. Blonde, sur fond de la chanson « Stuck in the Middle with You ».

Cela nous amène sur une autre force du réalisateur, soit l’utilisation de musique dans ses films et, surtout, de son instrumentalisation dans le processus narratif. Si certaines trames sonores parviennent à s’inscrire dans la psyché collective (la chanson-thème de Jaws ou celle de Star Wars, par exemple), la musique dans un film sert d’habillage subtil et effacé, qui doit cependant amplifier l’émotion à l’écran. Pour Tarantino (qui n’a commandé qu’une seule fois une bande sonore originale pour The Hateful Eight), c’est l’inverse qu’on souhaite créer. Il veut qu’on remarque ses chansons, et qu’on les associe à des scènes spécifiques du film. Certains réalisateurs (Paul Thomas Anderson et Wes Anderson, notamment), aiment expérimenter avec ces techniques, mais Tarantino en est le maître incontesté. La signature sonore d’un film est souvent délaissée au profit de l’histoire, mais le réalisateur nous rappelle que l’un n’exclut pas nécessairement l’autre. Les deux peuvent s’imbriquer et faire partie de la façon dont on raconte une histoire. (On pourrait d’ailleurs débattre que sa construction narrative ressemble à l’assemblage d’un album ou d’un opéra, avec son ouverture (la scène du restaurant) qui crée l’ambiance générale, son crescendo lent et constant culminant vers la torture du policier, la chute où l’on en apprend davantage sur les personnages et la taupe, et enfin la finale explosive qui donne lieu au mexican standoff (une confrontation sans issue possible)).

Il y aurait encore beaucoup de choses à dire sur Reservoir Dogs, des excellentes performances de Roth, Keitel, Madsen (probablement la révélation du film) et Buscemi, à la relation père-fils entre Mr. White et Mr. Orange, en passant pas l’utilisation des couleurs (quoique moins marquante que dans Kill Bill). Mais ce qu’il faut surtout retenir du film est qu’il contribua à faire émerger un nouveau style de cinéma auprès du grand public. Certes, le film de gangster ou le film d’exploitation existait déjà depuis plusieurs années, mais Tarantino a permis d’intéresser un tout nouveau public à ce genre de cinéma auparavant boudé des masses et des critiques. On peut assurément décrier les nombreux « hommages » du réalisateur aux films desquels il reprend plusieurs éléments (l’histoire est similaire au film de 1987 City on Fire, les nombreux retours en arrière rappellent The Killing de Stanley Kubrick, les alias associés aux couleurs sont tirés du premier The Taking of Pelham One Two Three), mais on ne peut bouder notre plaisir à les voir tous réunis dans un seul et même film. Certains puristes vont préférer les productions originales au melting-pot tarantinesque, et on peut les comprendre. Toutefois, on ne peut nier l’importance de Reservoir Dogs sur le cinéma des années 1990 et la démocratisation du cinéma de genre qui l’a accompagné depuis.

Fait partie des 1001 films à voir.

Fait partie du top 250 d’Alexandre (#111).

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