Nanook of the North

Si le cinéma est né à la fin du 19e siècle, il aura fallu attendre jusqu’en 1906 avec The Story of the Kelly Gang, et même en 1909 aux États-Unis avec Les Misérables, pour voir les premiers longs métrages (plus de 60 minutes) faire leur apparition. Il peut donc sembler étrange qu’il ait fallu attendre jusqu’en 1922 pour voir l’un des premiers films documentaires. Avec Nanook of the North, Robert J. Flaherty rendra disponible à travers le monde un nouveau style cinématographique et influencera plusieurs générations de documentaristes par la suite. Tourné dans le grand nord québécois, Flaherty tente de dépeindre la vie d’une famille d’Inuits sur une période d’un an.

Évidemment, on est ici en présence d’une forme embryonnaire de documentaire. Il suit le quotidien de Nanook et de sa famille, alors qu’ils voyagent en quête de nourriture ou de produits à échanger au poste de traite (qui est aujourd’hui le village Inukjuat). Avec Nanook, il y a Nyla (sa femme), Cunayou (leur fille), Allegoo (leur fils) et Camock (leur chat), et d’autres personnes qui ne sont pas présentées mais qui font partie de leur contingent. Flaherty les suit dans les conditions arides de l’Arctique, où le groupe chasse, construit un igloo, et effectue d’autres tâches de la vie quotidienne. On est donc loin des documentaires problématisés que l’on connait aujourd’hui.

Nanook s’inscrit dans la tradition du salvage ethnography (concept associé au travail de l’anthropologue Franz Boas), qui consiste en la capture en images des pratiques et du folklore de cultures menacées d’extinction. Un exemple récent serait le documentaire Honeyland sur la fabrication traditionnelle du miel en Macédoine. On comprend donc que le but premier du réalisateur, qui décide de faire son premier film à près de 40 ans, est de mettre en images le plus rapidement possible ce mode de vie qui s’effrite. Flaherty entretenait ce projet depuis longtemps : en tant qu’explorateur, il a tourné des images dans le grand nord canadien pour le Canadien Pacifique de 1913 à 1915 et a monté le tout en un film qu’il a projeté à New York en 1916. Après qu’il a échappé une cigarette sur sa pellicule, son film a pris feu quelques semaines avant de l’exporter à l’international. Il a donc trouvé du nouveau financement et est reparti dans l’Arctique, dans l’optique de mettre l’accent sur un personnage type – Nanook – auquel il attacherait les caractéristiques de ce mode de vie traditionnel.

Le film est ainsi un docudrame ; un documentaire dramatisé, romancé. On ne peut pas lui en vouloir pleinement puisque Nanook est conçu à une époque où il n’y a pas de séparation entre le documentaire et le drame. Ce faisant, il prend certaines (plusieurs) libertés avec l’histoire qu’il raconte. La première est celle du nom du personnage principal, qui n’est pas Nanook (qui signifie « Maître des Ours » dans la mythologie inuite), mais bien Allakariallak. Nyla n’est pas sa femme, mais plutôt la femme informelle de Flaherty lui-même. Les Inuits, dans les années 1920, ne chassaient pratiquement plus de façon traditionnelle, préférant l’usage du fusil pour abattre les proies. Pire encore, Allakariallak savait très bien ce qu’était un gramophone, mais pourtant Flaherty a jugé bon de montrer combien il semblait impressionné par cet objet, d’un intérêt naïf qui plus est, alors qu’il tente de mordre le 33 tours. Ces diverses mises en scènes seraient source de jugement certain si un documentariste les avait effectuées de nos jours.

S’il serait facile de discréditer Nanook, je crois plutôt qu’il faut juger de l’intention derrière ces mises en scène. Était-ce pour appliquer un jugement péjoratif sur ce mode de vie? Pas tout à fait, si l’on exclue la scène du gramophone. Était-ce pour inventer du contenu qui n’est pas fidèle à la réalité? Pas du tout! Ce sont toutes des caractéristiques – chasse traditionnelle, construction d’igloo, rencontre avec les hommes blancs – qui se sont appliquées aux Inuits depuis l’arrivée des Européens jusqu’en 1920. Si Allakariallak chassait bel et bien avec un fusil en réalité, il avait toujours les connaissances de la chasse traditionnelle, probablement apprise par son père. Si Flaherty a voulu provoquer certaines situations, on ne peut nier la véracité de leurs combats avec le morse ou le phoque, combats qui se poursuivent de longues minutes dans des plans quasi-continus. Leur rencontre avec des animaux est certes intentionnelle, mais possède un caractère grandement imprévisible, et, à mes yeux, cela ne rend pas le documentaire moins crédible.

Il est vrai que le film ne présente pas totalement le mode de vie inuit du début des années 1920. Toutefois, je crois que Flaherty ressentait la précarité et l’érosion de cette façon de vivre, et a voulu à tout prix la représenter avant qu’elle ne disparaisse, et ce même s’il devait provoquer certaines situations. Il n’en demeure pas moins que les intertitres – puisqu’il s’agit d’un film muet – veulent instruire les spectateurs, et s’avèrent bien moins péjoratifs (ou superlatifs) que je l’aurais cru. Nous ne sommes pas tant devant un Flaherty qui s’émerveille du mode de vie inuit plutôt que devant une personne qui comprend, respecte, et porte un intérêt marqué envers les habitants de l’Arctique. Je n’ai que peu d’intérêt à savoir que les plans à l’intérieur de l’igloo n’ont pas été tournés dans le même que celui que je vois Allakariallak construire quelques minutes auparavant. Nyla n’est pas sa femme? Qu’importe. Ce que je ressens en visionnant Nanook, c’est cette authenticité indéniable, ce désir de Flaherty de vouloir amener sa caméra là où personne n’est allé auparavant. On ne peut répliquer une tempête hivernale dans un studio hollywoodien, ni recréer une chasse au morse particulièrement dangereuse. Nous sommes devant un film qui propose d’importantes images d’archives et qui mérite d’être élevé au rang des plus importants films de l’histoire. Je déplore le fait que je n’en aie jamais entendu parler avant de m’intéresser à la Collection Criterion. Je comprends évidemment toutes les questions logistiques que pose la traduction en français d’intertitres anglophones, mais il me semble que ce film devrait s’inscrire dans le cursus scolaire des cours d’histoire au secondaire, tout en prenant soin de nuancer certains événements. J’espère qu’il s’y inscrira un jour.

Fait partie de la Collection Criterion (#33).

Fait partie des 1001 films à voir avant de mourir.

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