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Jukebox: un rêve américain fait au Québec

Nous sommes particulièrement choyés en matière de documentaires québécois de qualité ces derniers temps. Après Les Rose qui revisite l’un des personnages les plus polarisants de notre histoire récente, voici que Jukebox s’intéresse au monde de la musique québécoise des années 1960, et particulièrement à Denis S. Pantis, l’homme derrière le développement de l’industrie du disque au Québec. Qui dit musique yéyé kitch dit format documentaire atypique, et c’est exactement ce à quoi on a droit ici. Avec leur nouveau film, Guylaine Maroist et Éric Ruel nous donnent l’opportunité de chanter à tue-tête les meilleures chansons des one-hit wonders bien de chez-nous. En « tournée » partout au Québec, le film doit impérativement s’expérimenter en salles pour en tirer pleinement profit.

Attendez. Mais qui est Denis S. Pantis, et pourquoi faire un film à son sujet? En fait, la question devrait plutôt être pourquoi n’avons-nous jamais entendu parler de Pantis, ce fils d’immigrants Grecs établis à Cartierville. Après tout, si nous connaissons Les Classels, Les Baronets, Les Sultans, Renée Martel et Michèle Richard, c’est en grande partie grâce à Pantis et de la commercialisation phénoménale de ses 45 tours. Le documentaire retrace donc son parcours, intimement lié au développement de la scène musicale « québécoise » des années 1960.

Les guillemets sont essentiels ici, car plusieurs des pièces devenues classiques ne sont en effet que des reprises d’une version américaine ou française. En fait, la stratégie commerciale de Pantis semblait basée sur la vitesse avec laquelle il pouvait reprendre « à la québécoise » les succès d’autres artistes à travers le monde. Si aujourd’hui ces méthodes seraient décriées sur tous les toits, il faut admettre que c’est ce qui a permis l’éclosion de la scène musicale québécoise en pleine révolution tranquille, ainsi que la formation des premiers groupes et artistes locaux.

JUKEBOX: SING, TWIST AND SHOUT! | A Film by La Ruelle

Le film, avant de nous faire revivre la période yéyé, est avant tout un documentaire biographique pour le moins dynamique. Les réalisateurs font un excellent travail de mise en valeur des archives visuelles et photographiques à leur disposition, et parviennent à rendre véritablement vivants ces précieux documents. Peut-être trop, à l’occasion, où l’on sent qu’ils tiennent tellement à coller à la narration ou aux dialogues qu’on ajoute des images superflues, qui ne servent en rien le récit. Cela pourra en déstabiliser quelques-uns, mais qu’à cela ne tienne, le montage est grandement dynamique, et on sent l’effort et la recherche derrière chaque plan. Pour l’historien que je suis, c’est un film qui fait mieux que la plupart des documentaires traditionnels pour illustrer son propos à l’aide d’archives.

Toutefois, si le film fera parler de lui, c’est surtout en raison de son concept participatif. En effet, les spectateurs sont invités à applaudir, battre la mesure et chanter les paroles des succès que nous connaissons tous par cœur. C’est une façon originale de nous replonger dans cette époque où le yéyé était maître, et le documentaire fournira peut-être la seule expérience de style karaoké sécuritaire à laquelle on aura droit avant plusieurs années. Si la présence d’une « foule » peut s’avérer intéressante, on se questionne toutefois sur l’expérience d’une personne seule qui ira voir le documentaire lors de sa 4e semaine en salles. Certes, Jukebox ne repose pas uniquement sur cet argumentaire, mais justifie en partie son prix d’entrée par l’élément participatif qui sera absent dans plusieurs salles, malheureusement.

JUKEBOX: SING, TWIST AND SHOUT! | A Film by La Ruelle

Le film fonctionne en partie en raison de la forte personnalité de son personnage principal, et en partie parce qu’il nous transporte dans une époque qui nous semble si lointaine. Certes, les valeurs (rentabilité d’un produit avant sa qualité musicale, production rapide et machinale) qui y sont illustrées sont encore bien d’actualité, mais loin est le temps où on enregistrait une chanson en quelques heures et qu’elle se retrouvait dans toutes les radios et disquaires en moins d’une semaine. C’était une période effervescente complètement folle d’une jeune industrie en pleine expansion, face à un public avide de nouveautés et de célébrités à idolâtrer. Cette effervescence se faisait ressentir autant aux États-Unis qu’en Europe, d’ailleurs, comme le témoigne les 13 albums en 8 ans des Beatles, par exemple. On peine à croire que cela a également existé au Québec, et qu’elle aura fait se déhancher nos mères et grands-mères. Et pourtant…

Jukebox est un documentaire rafraîchissant et original sur une période charnière de l’histoire culturelle québécoise. Il peut rappeler par moment ces fameux documentaires diffusés à Musimax autrefois, en bien comme en mal. Il se montre très instructif, tout en adoptant une attitude informelle, tant dans la narration que dans les interventions des principaux participants. Cela pourra en agacer certains, mais pour le nostalgique que je suis, cet aspect m’a plu. Quoi qu’il en soit, on sort de la projection avec le sentiment du devoir accompli. Du même coup, vous aurez encouragé notre cinéma local, appris sur l’histoire de la musique et sur l’un de ses pionniers, (re)découvert des classiques et d’autres chansons un peu plus obscures (j’ai particulièrement un faible pour « Shish Kebab Yé Yé » d’Ali Baba et ses 4 voleurs), mais surtout, vous fredonnerez ces chansons qu’on a perdu l’habitude d’écouter sauf lors de soirées thématiques quétaines.

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