Je vous salue salope : La misogynie au temps du numérique

Quiconque s’est intéressé aux commentaires d’articles concernant Safia Nolin a aperçu l’ampleur de la haine dont elle est victime sur les réseaux sociaux. C’est immanquable, dès qu’elle ose publier une nouvelle photo, ou encore faire une déclaration sur n’importe quel sujet, les médias à sensation s’approprient la « nouvelle », car, ce n’est un secret pour personne, ceux-ci vivent pour les clics qu’ils peuvent générer. Il est impressionnant de voir à quel point les attaques virtuelles sont nombreuses à son égard, de gens qui, sous le couvert d’un relatif anonymat, se permettent de l’insulter gratuitement. Ces attaques, Nolin les vit quotidiennement, comme un bon nombre de femmes – connues ou pas du grand public -, aux prises avec des propos haineux de personnes (surtout des hommes) qu’elles ne connaissent pas. Le « quiconque » qui ouvre le présent texte s’adressait bien évidemment aux hommes, car les femmes, malheureusement, n’ont pas eu besoin de la mise en contexte susmentionnée. Elles l’ont vécue.

C’est un peu cet angle que les réalisatrices Léa Clermont-Dion et Guylaine Maroist ont souhaité adopter dans Je vous salue salope : l’expérience vécue. Le long-métrage documentaire suit quatre femmes et un homme particulièrement touchés: Laura Boldrini, la femme politique la plus harcelée d’Italie; Kiah Morris, politicienne afro-américaine de l’État du Vermont qui a été forcée de démissionner après avoir été harcelée et menacée en ligne par des membres de l’extrême droite; Marion Seclin, YouTubeuse française ayant reçu plus de 40 000 messages sexistes, incluant des menaces de viol et de mort; Laurence Gratton, jeune enseignante québécoise harcelée depuis 5 ans par un ancien collègue de classe; et Glen Canning, père de Rehtaeh Parsons, jeune fille qui s’est enlevé la vie à la suite d’un viol dont les images se sont propagées jusqu’à devenir virales sur la toile.

Le film pose la question suivante : Pourquoi s’en prend-on systématiquement aux femmes, d’hier à aujourd’hui? Le problème, c’est qu’il n’y répond pas, ni même ne tente d’amener une piste de solution concrète. Le présent exposé des expériences communes vécues par ces femmes choque, c’est vrai. On voit comment cette cyberintimidation, ou plutôt cette cybermisogynie, a affecté leur vie, allant d’une remise en question personnelle jusqu’au suicide. Toutefois, et c’est toujours une réflexion qui m’habite lorsque je visionne un film engagé (qu’il soit documentaire ou non), il y a lieu de se demander à qui s’adresse ce film, et quel est le message que l’on tente de véhiculer. Et c’est là que le bât blesse.

Clairement, le public qui visionnera Je vous salue salope en est un plus féminin, aussi dommage que cela soit. Ayant toutes déjà vécu une situation similaire à celles relatées – bien que de moins grande envergure, espérons-le -, elles seront forcément empathiques envers l’expérience des intervenantes. Cependant, on peut se demander ce qu’elles tireront de ces témoignages, et ce que le documentaire leur apprendra sur la misogynie à l’ère des réseaux sociaux, si ce n’est qu’elle est plus répandue qu’on peut le croire. On peut certes saluer le courage des femmes qui, malgré la pression constante qu’elles vivent, ont décidé de ne pas se taire. Mais est-ce que les spectatrices sortiront du visionnement avec un sentiment d’empowerment, ou d’optimisme quant à la présente situation? Je ne le crois pas.

En tant qu’homme modérément conscientisé aux enjeux exposés ici, je n’ai malheureusement moi non plus pas tiré grand-chose de ce documentaire. Je vois cette haine se répandre en ligne, et, comme les femmes envers qui elle est dirigée, je suis démuni, à court de solution. Je vous salue salope s’adresse en fait à ceux qui causent ce harcèlement et qui ne sont pas au fait des conséquences qu’une insulte peut avoir sur la vie de celle qui la reçoit. Mais ces hommes ne regarderont jamais ce documentaire, et donc, l’objectif des réalisatrices tombe à l’eau. Je ne leur en veux pas d’avoir essayé; en fait, il faudrait que plus de femmes comme Clermont-Dion et Maroist exposent l’étendue des ravages de cette misogynie quasi organisée que l’on observe depuis des siècles. Mais l’effort devrait à mon avis être mis sur la façon de conscientiser ceux qui ont besoin de l’être, plutôt que de s’attrister du sort des victimes.

J’aurais vraiment aimé vanter les mérites de ce long métrage, dire que, tant dans sa forme que son fond, il amène quelque chose de nouveau à la discussion, mais ce n’est pas le cas. Il est tristement coincé entre deux chaises ; entre un public conscientisé qui cherche des solutions qu’on ne leur fournit pas, et un qui ne perçoit pas les conséquences de ses actes (ou qui s’en fout, tout simplement). Ces deux publics ne se croiseront pas dans la salle de cinéma à la sortie du film, qui n’est pas un point d’entrée à une discussion constructive entre les deux camps.

Le film prend l’affiche le 9 septembre 2022. Les images sont une gracieuseté de La Ruelle Films.

1 commentaire

  1. Rita B sur septembre 6, 2022 à 11:51

    Il y a des solutions proposées par les cinéastes : stoplescyberviolences.ca

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