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Cette critique a été rédigée dans le cadre de l’édition 2020 du Festival cinéma du monde de Sherbrooke.

Bien peu de films de nos jours osent sortir des cadres traditionnels pour raconter une histoire. Récemment, il y a eu Les chatouilles, ce film français qui alliait mise en scène théâtrale et danse pour offrir un visuel unique. Cleo d’Erik Schmitt nous démontre tout le potentiel que possède le cinéma pour construire un univers magique et original. Le comparatif évident serait Le fabuleux destin d’Amélie Poulain, mais Schmitt ne parvient pas tout à fait à s’élever au rang de ce grand classique du cinéma français, et ce malgré l’ajout intéressant d’une chasse au trésor au cœur de Berlin.

Cleo, c’est l’histoire de cette jeune fille du même nom qui possède la « magie », ou plutôt une sensibilité de l’environnement qui lui permet de faire la rencontre de personnages historiques de la ville. Elle est désespérément en quête d’une horloge mythique ayant appartenu aux frères Sass et qui permettrait de remonter le temps, car elle souhaiterait pouvoir sauver sa mère (qui est morte à sa naissance) et son père (décédé en déterrant accidentellement une mine lorsque Cleo était jeune). Pour ce faire, elle se lie d’amitié avec Paul, qui lui aussi cherche un coffre au trésor, coffre qui comprend notamment cette horloge. Les deux s’embarquent alors dans une chasse à travers Berlin.

Le film réussit quand même à nous faire réfléchir à notre passé et sur la façon dont celui-ci forge notre futur. Comme plusieurs films avant lui, il met en scène un personnage qui souhaite modifier un événement passé dans l’espoir d’un meilleur futur. Comme plusieurs films avant lui, le constat est que rien ne sert de changer ce passé, et qu’il faut plutôt avoir les yeux rivés sur l’avenir. Rien de novateur ici, mais le passé occupe peut-être une plus grande place que dans d’autres films du genre, à savoir que certaines personnes possèdent les clés pour comprendre et déchiffrer ce passé mystérieux. C’est le cas de Cleo, qui revisite certains endroits et personnages historiques de Berlin, ville historiquement très riche (même si, pour les fins du scénario, on a préféré s’attarder à des événements assez récents de l’histoire allemande, à savoir Albert Einstein, le nazisme et la chute du Mur de Berlin).

Mais ce qui frappe dans Cleo, c’est d’abord et avant tout c’est son univers, et c’est là qu’il puise sa force. C’est un film très original et créatif, mené d’une main de maître par son réalisateur. On allie à perfection différents procédés de stop-motion d’animation efficaces qui, jumelés aux décors (qui semblent tout droit tirés d’une version simplifiée de Eternal Sunshine of the Spotless Mind) créent un univers original et stylé. La scène des flèches est particulièrement inventive, à cet égard. Le montage créatif  est également très efficace et sied à perfection au visuel. La musique vient enrober le tout de belle façon.

Avec cet univers vient un ton naïf, similaire en plusieurs points à celui d’Amélie. On est pratiquement dans un film pour enfants, mais avec des thématiques pour adultes. Par contre, là où il se compare à la négative, c’est sur l’utilisation de ce ton. Alors que dans le film français il fait contraste avec la réalité crue des personnages extérieurs à Amélie, dans Cleo tous les personnages semblent faire partie intégrante de cet univers magique. Cela n’enlève pas de crédit à l’ambiance construite, mais lui fait perdre de son efficacité, à mon avis et le rend moins magique, justement.

L’un des problèmes majeurs du film est qu’il ne sait pas à quel auditoire il s’adresse. S’il s’agit des enfants, alors c’est l’un des meilleurs films du genre que j’ai vu depuis longtemps. Toutefois, ce n’est pas vraiment le cas, et le public visé semble plus âgé (adolescent, au minimum) en raison de certaines situations plus sérieuses et de quelques gros mots ici et là. Pour adultes, il est moins efficace en raison de la simplicité de son récit et de quelques raccourcis scénaristiques. On aurait dû miser sur l’un ou l’autre de ces auditoires plutôt que de faire dans la demi-mesure.

Marlene Lohse livre toutefois une performance exceptionnelle, et tient le film à bout de bras. On ne peut en dire autant de Jeremy Mockridge (Paul) ni des complices du duo Zille (Max Mauff) et Günni (Heiko Pinkowski), qui manquent tous franchement de personnalité. Il manque de chimie entre ces acteurs, mais comme c’est Cleo qui est au centre du récit, on ne leur en tient pas trop rigueur.

Cleo est un film surprenant, inventif et franchement bon. Il est loin d’être parfait, mais il est assez original pour qu’on outrepasse ses défauts et qu’on plonge au cœur de son univers flamboyant. Son scénario ne vous époustouflera pas, mais vous vous souviendrez plus de ce que le film fait de bon que de ce qu’il rate. Et c’est tant mieux. J’aurais également souhaité qu’on exploite un peu plus la ville de Berlin, mais Schmitt nous la présente avec un amour perceptible et nous tente à braver le confinement pour visiter l’Allemagne dans un avenir rapproché.

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