Koroshi no rakuin (Branded to Kill)

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Lorsqu’on pense au cinéma japonais, ce sont bien évidemment les grands classiques d’Akira Kurosawa ou Yasujiro Ozu qui nous viennent en tête. Puis, ce sont les films de samurais, genre que ces deux réalisateurs ont abordé, en plus de quelques drames contemporains. Par contre, comme dans tous les marchés cinématographiques (sauf peut-être les États-Unis), il y a deux catégories de films : ceux qui sont faits pour être exportés à l’international et ceux qui sont produits pour un auditoire local. Si l’on prend l’exemple québécois, on ne s’étonne pas que les films de Denys Arcand et Xavier Dolan soient populaires en Europe ou aux États-Unis, et que des comédies comme Menteur ou Les Boys connaissent un immense succès au Québec, mais aucunement ailleurs. Si Kurosawa et Ozu entrent clairement dans cette première catégorie, les films de Seijun Suzuki font partie de la seconde. Ayant su s’imposer comme l’un des plus grands réalisateurs de série B, sa renommée à l’international a été très modérée, jusqu’à ce que la Collection Criterion distribue certains de ses films. Branded to Kill, le dernier film de Suzuki en une dizaine d’années après avoir été placé sur la liste noire des studios japonais, n’est définitivement pas accessible à tous. Toutefois, pour ceux et celles qui apprécient le cinéma absurde, il s’avère un petit bijou.

Il est très difficile de résumer adéquatement Branded to Kill, d’une part parce que sa trame de fond est ultra simpliste, d’autre part en raison du caractère absurde et anarchique de sa forme. Le film raconte l’histoire de Goro Hanada (Joe Shishido), un tueur à gage classé numéro 3 (par quelle agence, on se garde bien de le spécifier!), qui tombe amoureux de Misako (Annu Mari) voulant le recruter pour une mission impossible : tuer un homme d’affaire étranger. Lorsqu’il ne parvient pas à l’éliminer, il est pourchassé par le mystérieux numéro 1, dont personne ne connait l’identité.

L’histoire est bien simple, mais elle est surchargée d’éléments qui n’ont aucun sens, et qu’on n’explique évidemment pas. Misako, par exemple, est cette personne suicidaire qui possède une collection d’animaux morts et qui se promène en décapotable même par temps d’orages (l’actrice qui l’interprète était apparemment elle aussi suicidaire, et a affirmé que c’était la raison pour laquelle elle avait accepté le rôle). La femme de Hanada, Mami (la danseuse Mariko Ogawa) est constamment nue, fait rare dans un film japonais des années 1960. Hanada lui-même n’est pas exempt de traits particuliers, lui qui ressent toujours le besoin d’humer l’odeur du riz cuit (manie qui ressemble beaucoup au personnage de Dennis Hopper dans Blue Velvet, d’ailleurs). Suzuki dira de cette habitude qu’il a voulu donner une caractéristique typiquement japonaise à son personnage, un peu comme le martini « shaken not stirred » ou le Dom Perignon de James Bond.

Parlant de 007, on voit plusieurs parodies du personnage dans Branded to Kill. Rappelons d’ailleurs que le premier film de la série, Dr. No, n’est sorti que quelques années auparavant, et que les films d’agents secrets étaient au sommet de leur popularité à cette époque. Suzuki reprend ici des éléments : le classement des meilleurs agents (à l’image de l’organisation criminelle SPECTRE), la sexualité et un certain pouvoir des hommes sur les femmes, une masculinité très forte et des scènes d’action et de fusillades fréquentes. Toutefois, tout est tourné au ridicule, accentuant l’aspect parodique de l’histoire. Notons à cet égard un assassinat à travers des tuyaux de plomberie, et un autre sur une montgolfière, deux segments qui ne vous laisseront pas indifférents. Le film s’inscrit évidemment dans le genre yakuza (l’équivalent japonais de la mafia) tout en parodiant également ce genre.

Mais avant tout, Branded to Kill est un film qui se vit, qui s’expérimente. Il y a tellement d’éléments absurdes qu’il est difficile de décrire l’ambiance du film. On retrouve des personnages qui se parlent comme s’ils étaient à côté l’un de l’autre, mais qui sont pourtant éloignés, des effets d’animation pop art, des situations ridicules et des jeux de caméra excentriques. Il m’a beaucoup fait penser à Alphaville, mais en étant plus comique, au sens où on nous plonge dans un univers qu’on ne comprend pas, et pour lequel le réalisateur ne nous fournit pas les clés.. C’est quelque chose que j’adore dans un film, mais je suis plus l’exception que la règle, malheureusement. Ce faisant, vous ne trouverez possiblement pas votre compte dans ce film.

Toutefois, contrairement à d’autres films qui prônent le divertissement avant tout, il s’apprécie très bien uniquement comme une comédie. On saisit rapidement le premier niveau du film, alors que le second niveau, s’il existe, demande plusieurs visionnements, mais qui récompenseront l’écoute. Il possède quelques longueurs, surtout dans sa deuxième moitié. N’en demeure pas moins que Branded to Kill est un film unique, surprenant, drôle et surtout atypique. C’est un peu comme lire une pièce d’Ionesco ou un spectacle de Jean-Thomas Jobin. Parfois l’humour tombe à plat, certes, mais quand il vous atteint, il est tout simplement hilarant et vous marquera à jamais.

Fait partie de la Collection Criterion (#38).

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