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Ne serait-il pas merveilleux d’avoir droit à une œuvre-testament de la part de nos idoles? Certains l’ont fait, comme David Bowie avec son album Blackstar et Leornard Cohen avec You Want It Darker. Ces œuvres sont souvent brutes, sans filtre et grandement personnelles. De pouvoir mettre en images ou en sons la vie de ces gens à l’extérieur du cadre médiatique (qui est bien souvent la seule façon d’avoir accès à ces tranches de vies) est relativement rare. C’est exactement ce que propose le documentaire Aznavour, le regard de Charles, avec une succession d’images tournées par Aznavour lui-même entre 1948 et 1982. Sorte de journal personnel, le film prend des allures de travelogue intimiste qui nous rappelle que nos idoles sont d’abord et avant tout des personnes comme nous.

Le film propose donc des images d’archives, retrouvées dans la maison du légendaire chanteur franco-arménien à sa mort, sur lesquelles on superpose une narration de Romain Duris qui récite divers textes rédigés par Aznavour. On explore donc toutes les facettes de sa vie de façon plutôt chronologique, de sa jeunesse à ses débuts, entre ses tournées et ses escapades amoureuses, ses rencontres avec Édith Piaf et Lino Ventura et celles qu’il fera avec sa grand-mère arménienne. Les lieux se succèdent à une vitesse folle, témoignant du rythme de vie effréné du chanteur. De Montmartre, on passe à New York, Tokyo, l’Afrique du Nord et même Montréal, dans une succession d’impressionnantes images d’archives. Bien évidemment, on ne pouvait faire un film sur sa vie sans intégrer ses plus grands succès, et sur ce point le public ne sera pas déçu.

À l’écoute du documentaire, on se sent certes privilégiés d’avoir accès à ces images uniques, d’autant plus qu’elles ont été filmées à une époque où les vidéos amateures étaient très rares. Ce sont des images qui ne sont habituellement réservées qu’aux proches et à la famille du défunt. Pourtant, c’était le souhait d’Aznavour de nous offrir cette vision de lui, de sa vie et de sa carrière. Marc di Domenico fait un excellent travail ici de nous livrer une trame narrative prenante, mais également, on le soupçonne, d’avoir sélectionné avec méticulosité les images à montrer et celles à couper. On se doute que la quantité de bobines à visionner devait être astronomique, et le résultat, bien que rendu en un film un peu court, certes, ne ralentit jamais.

Romain Duris contribue beaucoup à la réussite du film. Sa narration posée et touchante fait écho à la douce personnalité d’Aznavour, surtout dans les moments où il aborde ses relations amoureuses ou la perte de son fils Patrick. Mais surtout, le film fonctionnera ou non selon l’attachement émotionnel qu’on a envers le chanteur, ou encore les thématiques abordées. La musique a ce pouvoir presque magique d’avoir une résonnance différente d’une personne à l’autre, selon notre propre vécu. Pour ma part, dès que j’entends « Emmenez-moi », je ne peux m’empêcher de penser à Michel Côté qui chante cette chanson année après année à Noël dans C.R.A.Z.Y., l’un de mes films préférés. Peu importe notre vécu, je suis assuré que la plupart des gens ont des souvenirs reliés à l’une ou plusieurs de ces chansons; souvenirs qui resurgiront à un moment ou l’autre du film. J’avoue cependant que le bonheur qu’on tirera du documentaire dépendra grandement de votre amour pour Aznavour. Si le même type de film avait pu être fait sur John Lennon, je crois qu’il aurait aisément su se hisser parmi mes films préférés. Au contraire, s’il avait abordé un artiste pour lequel je n’ai aucun intérêt, le sujet ne m’aurait pas intrigué outre mesure. Heureusement, Aznavour est une personne rassembleuse, et la grande majorité du public y trouvera assurément son compte.

Aznavour, le regard de Charles est un documentaire unique, une pièce d’archive grandement pertinente. Ses images grandioses en couleur captées aux quatre coins du monde vous émerveilleront. Grand cinéphile que je suis, la prise de vue qu’Aznavour est parvenu à faire de lui et Lino Ventura sur le tournage d’Un taxi pour Tobrouk est particulièrement forte. Avant tout, par contre, ce documentaire offre un regard privilégié sur sa vie qui nous aide à faire le deuil de sa mort. Pour les amateurs d’Aznavour, ce sera un film très émotif. Pour les néophytes, ce sera une belle porte d’entrée sur sa carrière, qui devrait inciter à s’intéresser davantage à la vie ou la musique du chanteur iconique. Pour tous, ce sera un visionnement mémorable et nostalgique d’une époque révolue.

Les images sont une courtoisie des Films Opale.

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