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And the Ship Sails On (1983) | Great Movies

Les derniers films de Fellini ne sont souvent pas les plus appréciés des cinéphiles. Relevant plus de l’ambiance d’Amarcord que de Nights of CabiriaAnd the Ship Sails On nous transporte dans l’Italie pré-Première Guerre mondiale, en un huis clos aussi inusité que déjanté. Alors qu’on peut observer une fois de plus le talent de Fellini pour le clownesque et l’absurde, force est d’admettre qu’il ne parvient pas à s’élever au rang des meilleurs films du grand réalisateur italien. C’est tout juste s’il fait partie de ses « moyens », en fait.

Dès les premiers instants, on nous projette au début des années 1910. Les images, en noir et blanc (avec teinte de sépia), nous montrent un quai en pleine effervescence ainsi qu’un imposant navire en arrière-plan : le Gloria N. Alors qu’on pourrait croire à des images d’archives, plus on nous rapproche de l’action, plus on remarque la mise en scène, qui se concrétise lorsqu’Orlando (Freddie Jones), un journaliste, nous parle directement. D’abord par des intertitres, puis avec du son, avant que l’image ne passe à la couleur et nous montre une longue procession de dignitaires et de bourgeois qui montent dans le navire. On apprend quelques instants plus tard que tous ces aristocrates sont réunis en raison du décès d’Edmea Tetua, une célèbre cantatrice, dont les derniers vœux indiquent qu’elle souhaite qu’on disperse ses cendres au large de l’île d’Erimo, son lieu de naissance.

And the Ship Sails On (1983)

Brisant le quatrième mur, Orlando, un journaliste chargé de couvrir l’événement, nous présente chacun des personnages. On y retrouve un grand nombre de chanteurs d’opéra, des ministres, des acteurs, des chefs d’orchestre, des comtes et des princesses. Un vaste amalgame mondain à l’ego démesuré, qui laisse présager d’éventuelles prises de bec, surtout lorsque le capitaine du navire décide de secourir des migrants provenant des Balkans, ayant fui après l’assassinat de l’archiduc Franz Ferdinand (événement qui mènera au début de la Première Guerre mondiale, rappelons-le). Ce choc des classes sociales aura des impacts importants dans la suite du récit.

On constate d’entrée de jeu le style particulier de Fellini. L’humour d’Orlando et les mises en situations cocasses sont ce qui nous tient accroché au film, du moins dans la première demi-heure. Après cette marque, on commence à constater des répétitions, des longueurs, qui seront fatales au film. En effet, sans être dans un film-sketch, on se trouve en présence de plusieurs segments sans véritable lien entre eux, et qui n’amènent que peu de choses à la trame principale. On est plus dans la tranche de vie, l’anecdote, que dans le développement de personnages. Ceux-ci sont intrigants, mais pas suffisamment différents les uns des autres pour amener assez de variété au récit.

Globalement, le film m’a déçu à plusieurs niveaux. Le visuel, d’abord, qui semble particulièrement à la traîne. And the Ship Sails On gagnerait en effet à être restauré, car à plusieurs moments les couleurs déteignent, ou les pixels se font plus présents. S’il s’agissait d’un autre médium, je n’aurais normalement pas chigné, mais quand on fait partie de la Collection Criterion, on s’attend à un certain standard de qualité, qui n’est malheureusement pas au rendez-vous ici. Espérons que le coffret Fellini permette une meilleure restauration du film. Puis, il y a l’abondance de post-synchronisation, déstabilisante puisqu’il ne semble pas y avoir de véritable effort fait pour synchroniser les paroles et les lèvres des personnages. Ce n’est habituellement pas un élément qui me dérange, mais ici il est flagrant que très peu d’acteurs et d’actrices parlent en italien. C’est perturbant, et parfois dérangeant, ce qui nous fait sortir du film à plus d’une reprise.

And the Ship Sails On (1983)

J’ai retrouvé plusieurs éléments qui m’avaient attirés dans Amarcord : une très bonne bande sonore, des décors en carton, un humour absurde et le bris du 4e mur. Par contre, tous ces aspects y sont moins bien exploités. Je ne saurais dire pourquoi dans Amarcord cette ambiance fonctionnait et pourquoi elle ne le fait pas ici. Peut-être est-ce parce que les personnages ne sont pas assez attachants, ou encore parce que le rythme n’est pas bon. Quoi qu’il en soit, après une heure de visionnement, on a hâte que l’histoire aboutisse, alors que dans Amarcord on souhaiterait en voir plus.

Les décors sont possiblement le meilleur élément du film. Il est flagrant que la mer qui entoure le navire est faite de styromousse et que l’horizon est peint. Pourtant, cela donne une signature visuelle intéressante, un peu comme si on était dans un film de Wes Anderson. Fellini nous a habitué à ce type de décors (conçus par le légendaire Dante Ferretti), et on ne s’en tanne absolument jamais.

And the Ship Sails On est définitivement le moins bon des Fellini qui m’ait été donné de visionner jusqu’à présent. On sent la signature du réalisateur, sans toutefois y retrouver sa magie. Ce n’est pas un mauvais film, loin de là, mais c’en est un qui vous laissera probablement sur votre faim, puisqu’il y a bien peu à se mettre sous la dent. Décidément, les dernières années du réalisateur sont celles où il expérimente avec son style, en tentant de recréer certains éléments qui ont fait sa renommée, en vain.

Fait partie de la Collection Criterion (#50) et du coffret Essential Fellini.

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