À plein temps

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Les premières minutes de À plein temps, deuxième long métrage du réalisateur Éric Gravel, sont les seules qui inspirent la quiétude. Julie (Laure Calamy) dort profondément dans une chambre des plus silencieuses, silence rapidement rompu par une alarme qui la réveille aux petites heures du matin. Puis, il n’y a pas de retour possible. Nous vivrons pendant près d’une heure et demie une course frénétique contre la vie au sein d’une routine établie au quart de tour, comme celle que plusieurs mères monoparentales vivent au quotidien.

Habitant la campagne française, Julie fait quotidiennement plusieurs heures de transport en commun pour se rendre à Paris, où elle travaille comme femme de chambre dans un prestigieux hôtel. Elle aspire toutefois à bien mieux (elle qui a un master en économie), et heureusement, elle vient tout juste de décrocher un entretien d’embauche dans une firme parisienne. Comble du malheur cependant : une grève sévit auprès des principales compagnies de transports en commun. Pourquoi? Nous ne le savons pas vraiment, mais là n’est pas l’objectif du film. Gravel, qui signe également le scénario, ne cherche pas à faire un film revendicateur, mais plutôt une étude de personnage axée sur les laissés-pour-contre d’une telle situation. Julie, qui peine à garder la tête hors de l’eau et qui vit littéralement au présent, n’en a que faire de la légitimité de cette grève. Elle n’est préoccupée que par le fait d’essayer d’arriver à l’heure au boulot et revenir à temps pour s’occuper de ses deux enfants, Nolan (Nolan Arizmendi) et Chloé (Sasha Lemaitre Cremaschi), que Madame Lusigny (Geneviève Mnich) accueille tous les jours avec une réticence de plus en plus marquée.

Nous suivons donc Julie pendant un peu plus d’une semaine, entre trains annulés et tentatives d’auto-stop, entre la préparation de la fête de son fils et la gestion de ses absences au travail, le tout dans un Paris rendu anxiogène par la caméra habile de Gravel et la musique aliénante d’Irène Drésel. On pourrait comparer à juste titre À plein temps à Uncut Gems dans leur désir de faire vivre aux spectateurs une course effrénée contre la montre. Ceux qui ont peut-être moins apprécié la cacophonie du film des frères Safdie pourront davantage apprécier le drame français qui, sans jamais être flashy, opte toujours pour la subtilité et la sensibilité, portées à bout de bras par une Calamy en grande forme. L’actrice est tout simplement sublime ici et les situations au sein desquelles elle est placée sont crédibles dans cette « tempête parfaite » qui la frappe. On est loin des scénarios hollywoodiens où quelques petites embûches viennent miner le moral du protagoniste. Ici, on a mal pour Julie lorsqu’une nouvelle tuile lui tombe sur la tête, elle qui pourtant continue toujours à se battre pour traverser ces difficiles épreuves.

Cette circularité et cette redondance présentes dans À plein temps viennent renforcer le sentiment d’aliénation qui frappe à la fois Julie et le spectateur. Même dans son dénouement, le film ne prend jamais de parti à savoir si Julie finira par se sortir de la pression du quotidien. Cela témoigne une fois de plus de la subtilité dont est capable Gravel, qui, s’éloignant à nouveau des clichés, nous rappelle que rien n’est que noir ou blanc. Tente-t-il de dénoncer la situation des femmes monoparentales ou des gens de la campagne, et leur vulnérabilité au quotidien? Possiblement. Mais ce qu’il accomplit de mieux, c’est de nous faire nous questionner sur notre propre routine, notre rythme de vie effréné, notre vulnérabilité au changement, et finalement nous demander : si votre routine était un tant soit peu chamboulée, parviendriez-vous à vous adapter? Dans le contexte social assez difficile des dernières années, la question mérite d’être posée, bien que la réponse ne tienne qu’à nous.

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